Scandales sexuels à la Maison Pichard, boulangerie renommée de Paris

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C’est une sombre affaire restée jusque-là secrète, et qui renvoie à des us que l’on croit révolus. Tels qu’ils sont décrits par certains de leurs employés, les Pichard, boulangers-pâtissiers réputés du XVe arrondissement à Paris, semblent tout droit sortis du roman « Les Misérables » dans lequel les Thénardier, ce couple d’aubergistes, exploitent outrageusement Cosette comme bonne à tout faire.

Le père, Frédéric, 56 ans, maintes fois récompensé pour son travail, a notamment été mis en examen le 27 février 2020 pour agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans par personne ayant autorité, harcèlement sexuel et harcèlement moral. Le même jour, son fils, Geoffrey, 34 ans, a, lui, été mis en examen notamment pour agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans par personne ayant autorité, agressions et harcèlement sexuels. Les Pichard crient au complot, et ont fait droit au silence en garde à vue. Le père et le fils ont été laissés libres sous contrôle judiciaire avec l’interdiction, pour le père, de se rendre à la boulangerie, située rue Cambronne.

Depuis, la maison Pichard fait l’objet de dénonciations plus graves encore. Talia, 34 ans, accuse son beau-père de l’avoir violée durant 15 ans, à l’insu de son mari, qui lui-même aurait abusé d’elle dans le cadre conjugal. Une deuxième information judiciaire a été ouverte le 18 février 2021 pour viol par personne ayant autorité et viol par conjoint. L’enquête a été confiée au 3e district de police judiciaire de Paris.

Au début, des propos sexistes et déplacés

Tout débute en juillet 2019 lorsque Marjorie M., 37 ans, décide de pousser les portes du commissariat du XVe arrondissement, à deux encablures de la boulangerie-pâtisserie Pichard. La trentenaire a débarqué chez les Pichard six ans plus tôt comme apprentie. Très vite, elle entretient une relation amoureuse avec le fils, Geoffrey, son supérieur hiérarchique direct, marié à une autre employée et père d’un petit garçon.

Mais alors que Marjorie prend rapidement ses distances avec ce dernier à cause d’un « changement de comportement », la jeune femme se retrouve prise, selon elle, entre les griffes du père « très entreprenant », enchaînant « les propos sexistes et déplacés ». « Mets plus de rouge à tes lèvres pour les faire ressortir salope, allumeuse », aurait ainsi lancé à son employée le patron de la boulangerie. Un jour, il l’aurait suivie jusque dans les vestiaires et tenter de s’y introduire. Une autre fois, il lui aurait soulevé sa robe. L’ex-jeune apprentie rapporte deux agressions sexuelles survenues à 15 jours d’intervalle, au printemps 2014 : la première fois M. Pichard lui aurait touché les fesses, la seconde, la poitrine.

L’employée finit par se mettre en arrêt maladie le dernier mois de son apprentissage, « ne supportant plus ce qui se passe dans la boulangerie ». Aux policiers, la jeune femme explique qu’elle n’est pas la seule apprentie à avoir subi des abus sexuels de la part de son patron. Selon elle, ce dernier abuserait même de propre belle fille, Talia.

Les victimes dénoncent une ambiance sectaire

Les enquêteurs prennent alors contact avec la Chambre des métiers et de l’artisanat afin de retrouver la liste des employés depuis janvier 2013 - date à partir de laquelle la Maison Pichard a fait appel à des apprentis pour la pâtisserie. Cinq autres victimes présumées, dont trois mineures, vont finalement porter plainte pour harcèlement sexuel et agression à l’encontre de Frédéric Pichard, trois autres contre le fils. Ce sont souvent de jolies et très jeunes provinciales, dont l’entretien d’embauche a parfois duré toute une journée.

Toutes dénoncent au sein de la Maison Pichard une ambiance sectaire avec un patron au comportement de gourou et un fils sous emprise. « Ils s’immiscent beaucoup dans l’intimité des gens, posent beaucoup de questions et parlent tellement de sexe que tout cela finit par être normal », rapporte Victor, un employé de 20 ans n’ayant pas porté plainte.

Les plaignant(e)s dépeignent un patron tyrannique, n’hésitant pas à humilier, rabaisser et insulter certains de ses employés. Les apprentis logent dans des studios à proximité de la boulangerie mis gratuitement à leur disposition par Frédéric Pichard. Ce qui les rend corvéables à merci : heures supplémentaires non déclarées, absence de congés durant plusieurs semaines d’affilée lors des fêtes, corvées de bois pour le four à pain, récolte de pommes ou cueillette de cerises dans la maison de campagne familiale des Pichard. Huit employé(e)s ont porté plainte pour harcèlement moral contre leur patron, et d’autres ont engagé une procédure aux Prud’hommes. Néanmoins, certains salariés continuent à soutenir la maison Pichard, affirmant ne rien avoir vu ou su, et dénonçant pour quelques-uns une cabale.

La promiscuité entre employeurs et apprentis semble avoir favorisé les violations de domicile des employé(e)s, de jour comme de nuit. Contrôle de propreté, fouille, prétendu retard à la boulangerie… tout est prétexte à la visite des Pichard qui disposent de doubles de clés de chaque studio. « Une nuit alors que je dormais, j’ai senti quelqu’un se coller à moi et me mettre les bras autour du corps », raconte Sabrina, une apprentie mineure. Elle constate alors que le visiteur de nuit n’est autre que Geoffrey, le propre fils du patron. « Il m’a dit qu’il était en train de rêver et est parti. »

Entre le père et le fils, une « histoire de terrain de chasse »

Toutes les plaignantes racontent les doigts de Frédéric Pichard qui caressent leurs lèvres, font claquer leurs corsages, des mains qui descendent le long de leurs hanches, touchent leurs fesses et leurs poitrines, parfois sous leurs habits… « Un jour, alors que je me trouvais dans la cour de la boulangerie, il a mis deux doigts entre mes cuisses afin d’en vérifier l’espace », rapporte Margot. Une pratique reproduite auprès d’autres apprenties, comme s’il s’agissait d’un test de sélection. Elles quitteront les unes après les autres la boulangerie, l’une d’entre elles, mineure, après une tentative de suicide.

Sollicitée, Me Maud Touitou, l’avocat de Frédéric Pichard, ne souhaite pas pour l’instant faire de commentaire. « Mon client n’a pas encore été entendu sur le fonds par la juge, et nous sommes dans le secret de l’instruction », précise-t-elle.

Entre le père et le fils, « c’était une histoire de terrain de chasse. M. Pichard a le sien, Geoffrey aussi, relate Victor. Geoffrey sexualise la conversation, s’il peut toucher, il touche. Il touche plus facilement les mecs. Pour les filles, il était plus vigilant. » Plusieurs plaignants dénoncent ainsi des pincements aux fesses ou des petites tapes, l’un d’entre eux, mineur, évoquant des attouchements. Pour Me Yann Le Bras, l’avocat de Geoffrey, « aucune des accusations, à commencer par celles de nature criminelle, ne paraissent fondées et ne peuvent prospérer ». « Il revient à l’instruction de démêler ce qui tient de fausses accusations. Mon client n’ayant pas pu être entendu au fonds, il réserve ses déclarations à la juge d’instruction. Pour ma part, je suis convaincu que l’issue de cette procédure ne pourra en aucun cas être une cour d’assises. »

Car il y a des accusations encore plus graves. Le fils aurait partagé à son insu son épouse avec son père. Talia a ainsi affirmé aux enquêteurs avoir entretenu une relation non consentie durant 15 ans avec son beau-père. « J’ai réussi à partir avec mon fils, il y avait une emprise de M. Pichard, j’ai envie de passer à autre chose », a-t-elle d’abord déclaré aux policiers avant de finalement porter plainte contre son beau-père et son mari, un an plus tard, en avril 2020.

Aujourd’hui son avocate, Me Marie-Paule Pioli, qui défend également une employée ayant porté plainte pour viol contre le fils Pichard, s’insurge contre la lenteur de la justice. « Certains dossiers concernant des personnes publiques bénéficient de toutes les attentions. En revanche, une affaire comme celle-ci, avec une victime en danger de mort mais anonyme, tombe dans l’oubli, observe Marie-Paule Pioli. Ici, nous sommes dans la barbarie banale, celle du coin de la rue, la vraie violence, qui s’exerce à l’abri de toute présence policière, celle qu’aucun service social ne voit, et qui pourtant nous envahit, sans que cela n’incite quiconque à manifester devant l’Assemblée nationale. »

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