Paris : jusqu’en Amérique, on veut sauver le temple de la phonétique

Il y a 2 semaines 84

Plus de 6700 signataires d'une pétition lancée il y a moins d'un mois, une mobilisation tout d'abord parisienne qui fait boule de neige au-delà de l'Atlantique… Comment le sort incertain d'un petit immeuble sans cachet exceptionnel de la rue des Bernardins (Ve), dont la façade abrite 3 étages de salles de cours et de bureaux « dans leur jus », peut-il à ce point émouvoir?

C'est que pour les linguistes et les spécialistes de la phonétique du monde entier, le 19, rue des Bernardins n'est pas seulement un lieu d'enseignement et de recherches, antenne universitaire de Paris III et siège de l'Institut de linguistique et de phonétique générales et appliquées (ILPGA). Il est le berceau des sciences du langage et de la voix, que le monde entier doit à l'abbé Rousselot, père fondateur de la phonétique expérimentale et d'avancées fulgurantes des sciences du langage, au début du XXe siècle.

Les voix de Dreyfus et Apollinaire y sont immortalisées

Le lieu a depuis abrité quelques premières qui ont révolutionné la linguistique, et recèle une collection précieuse des premiers enregistrements sonores de la parole, où l'on peut entendre Dreyfus ou Guillaume Apollinaire, parmi une phonothèque de voix célèbres et d'enregistrements de dialectes régionaux et ethniques. Il a même abrité le « Musée du geste et de la parole », atypique et assez confidentiel, dont les documents et matériels sont aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France (BNF).

Olivier Corbin, qui  a fait ses études et enseigné à l’Institut, veut le sauver à tout prix. LP/Elodie Soulié Olivier Corbin, qui a fait ses études et enseigné à l’Institut, veut le sauver à tout prix. LP/Elodie Soulié  

Depuis l'amorce, il y a sept ans, du grand projet de rassemblement universitaire de Paris III sur un nouveau site à Nation, dans le quartier de Picpus (XIIe), la menace de fermeture de la rue des Bernardins planait sans véritable urgence. Cet automne, elle a pris date : juillet 2021. Une douche froide pour les fidèles du vieil immeuble, malgré son agencement obsolète qui n'empêche pas les chercheurs de travailler des programmes colossaux, comme le projet VoxCrim d'identification des criminels par la voix, ou encore l'analyse de « voix pathologiques » liées à certaines maladies menée avec l'Hôpital européen Georges-Pompidou.

Les amoureux du lieu tentent alors de se fédérer pour sa préservation. Défenseurs du patrimoine, linguistes, étudiants, enseignants, chercheurs se réunissent en un collectif des « Amis de l'Institut de linguistique et de phonétique générale et appliquées », et lancent une pétition début décembre.

«Ce lieu est iconique»

« Son succès est assez inattendu. Nous recevons des messages de soutien du monde entier », se réjouit Olivier Corbin, qui a fait ses études à l'ILPGA, y a longtemps enseigné et garde pour l'endroit une tendresse partagée par tous les « héritiers » de l'abbé Rousselot.

« Ce lieu est iconique, pionnier, un symbole de la linguistique. Il est une référence mondiale et un patrimoine à préserver, défend le président du collectif. On ne peut imaginer balayer ainsi près d'un siècle d'histoire. Or nous savons seulement que la Ville de Paris, propriétaire du bâtiment, veut le récupérer. Ce n'est pas nouveau, mais aucun projet n'a été présenté. »

Un flou qui suscite toutes les craintes, jusqu'à celle de voir la mairie de Paris vendre son petit bien du quartier latin, idéalement placé, à quelque promoteur immobilier de luxe.

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C'est ce que redoute notamment le directeur du laboratoire de recherche, Cédric Gendrot, qui accueille ici 70 chercheurs et près de 600 étudiants. « On sait peu de choses, souligne-t-il. Des architectes sont venus l'an dernier et évoquaient un projet de maison étudiante, ce qui restait cohérent car laissait au lieu une vocation proche de l'enseignement. Mais nous avons appris son abandon. Depuis, nous ne savons rien. »

La Ville promet de «respecter» le lieu

Le problème se double d'un obstacle lié au déménagement du laboratoire sur le grand campus de Picpus. « Contrairement à ce qui était annoncé, il n'y a absolument pas l'espace suffisant pour l'équipe de recherche », précise Cédric Gendrot. Ses membres pourraient déménager à la Maison de la recherche, restaurée et plus proche des Bernardins, rue des Irlandais (Ve).

En attendant, les Amis et défenseurs de l'ILPGA demandent à Anne Hidalgo, la maire de Paris, « de reconsidérer cette décision de fermeture et de protéger ce lieu historique ». Ce n'est pas à l'ordre du jour, mais l'adjointe d'Anne Hidalgo chargée de l'enseignement supérieur, par ailleurs ex-présidente de l'université de Sorbonne Nouvelle (Paris III), Marie-Christine Lemardeley, se défend de tout projet niant l'histoire et le patrimoine de la rue des Bernardins.

Très impliquée dans le regroupement de Paris III, l'élue assure que « le bâtiment ne sera pas fermé mais réhabilité en préservant son intérêt patrimonial ». Comment ? A quelle échéance ? « Rien n'est encore décidé. Il y a un arbitrage en cours qu'il n'est pas encore temps d'évoquer, mais ce sera un projet d'intérêt général, pour le quartier et pour la ville, et qui respectera le lieu », assure Marie-Christine Lemardelay. L'élue promet des précisions « d'ici l'été ».

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