#GCUM «garé comme une merde» : la chasse au stationnement sauvage est ouverte en Ile-de-France

Il y a 2 mois 257

Elles sont partout. Sur les passages piétons, les trottoirs et même parfois jusque sur les quais des canaux. Le phénomène est tel que leurs détracteurs leur ont donné un surnom : les « GCUM », pour « garés comme une merde ».

Cet acronyme devenu un hashtag fleurit sur les réseaux sociaux pour dénoncer l'incivisme des automobilistes qui empiètent sur l'espace dédié aux piétons, et de plus en plus aux cyclistes. Des stationnements sauvages considérés comme « très gênants » par le Code de la route et punissables de 135 euros d'amende.

De Saint-Ouen à Montreuil en passant par Pantin ou Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, et dans de nombreuses villes d'Ile-de-France, des piétons ulcérés profitent d'Internet pour partager leur colère et leur galère au quotidien.

« Avec les réseaux sociaux, on peut afficher aux yeux du plus grand nombre l'impunité dans laquelle certains occupent l'espace public », explique ainsi un habitant de Pantin, habitué à dénoncer les #GCUM dans le quartier populaire des Quatre-Chemins. « Cela rend également visible la passivité des polices municipales et nationales qui n'usent pas de leur droit pour simplement faire respecter les lois », juge-t-il. Ou qui n'en ont pas forcément les moyens.

Les trajets des piétons rendus dangereux

En 2018, un rapport parlementaire pointait le manque de ressources allouées par l'Etat à la police en Seine-Saint-Denis, alors que le département affiche le taux de criminalité le plus élevé de la métropole. De leur côté, les villes du 93, qui comptent presque toutes un service de police municipale, peinent bien souvent à recruter des agents.

Cette occupation détournée de l'espace public rend les trajets à pied très dangereux dans certains quartiers. Dans le département, mais aussi à Paris et en petite couronne, les piétons sont les premières victimes des accidents de la route. Treize d'entre eux ont perdu la vie en Seine-Saint-Denis en 2019, 18 dans la capitale, 10 dans les Hauts-de-Seine et 8 dans le Val-de-Marne, selon l'observatoire régional de la sécurité routière. Des accidents qui touchent davantage les moins de 14 ans, et surtout les plus de 65 ans.

Si les dangers liés au stationnement très gênant ne font quasiment l'objet d'aucune campagne de sensibilisation auprès du grand public — à l'instar de ceux associés à la vitesse ou à l'alcool —, la question commence à être prise en considération par les élus. Certaines villes, comme Pantin ou Aubervilliers, promettent même de créer des fourrières municipales durant ce mandat pour lutter contre ce phénomène. Un dispositif qui doit notamment leur permettre d'agir plus vite, les fourrières étant normalement sous la responsabilité de la préfecture.

Levallois a opté pour une fourrière municipale

En 2007, leurs difficultés de gestion étaient d'ailleurs pointées dans un rapport de l'Inspection générale de l'administration. Y était évoqué le problème des voitures abandonnées sur la voie publique ayant pour effet d'encombrer les fourrières obligées de rechercher leurs propriétaires avant de les emmener à la casse. Onze ans plus tard, le phénomène des véhicules ventouses est toujours présent en Seine-Saint-Denis.

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Dans les Hauts-de-Seine, la ville de Levallois, où les voitures en double file restent légion, a lancé il y a une dizaine d'années sa fourrière municipale. « Nous l'avions ouvert pour deux raisons : enlever plus vite les véhicules gênants et permettre à nos administrés de récupérer rapidement leurs voitures lorsqu'elles sont envoyées en fourrière, détaille Pierre Chassat, maire adjoint (LR) délégué à la Sécurité publique. Mais ce qui nous a permis de lutter le plus contre le stationnement gênant, c'est la mise en place de la vidéoverbalisation en 2015, qui a eu un vrai impact sur le comportement des automobilistes. »

Blocs de béton et potelets deviennent systématiques

La ville vient en plus de s'équiper d'un véhicule Lapi (lecture automatique des plaques d'immatriculation), également utilisé à Saint-Ouen, Saint-Denis ou Aubervilliers. Il s'agit d'une voiture munie de plusieurs caméras qui contrôlent automatiquement les dépassements de temps de stationnement sur les places autorisées.

Aubervilliers. En 2017, la municipalité s’est dotée d’une voiture Lapi, munie de caméras qui contrôlent automatiquement les dépassements de temps de stationnement sur les places autorisées. LP/N.R. Aubervilliers. En 2017, la municipalité s’est dotée d’une voiture Lapi, munie de caméras qui contrôlent automatiquement les dépassements de temps de stationnement sur les places autorisées. LP/N.R.  

« Cela permettra à nos ASVP (NDLR : agents de surveillance de la voie publique) de se focaliser sur les véhicules en stationnement gênant », souligne Pierre Chassat. Levallois compte ainsi 42 ASVP, uniquement dédiés aux contrôles du stationnement et à la sécurisation des abords des écoles aux heures de sortie scolaire, pour une population de 65 000 habitants. Un nombre bien supérieur à la majorité des communes.

Mais pour prévenir plutôt que punir, les collectivités prennent désormais en compte le stationnement très gênant dans leurs opérations d'aménagement. En témoigne l'installation de blocs de béton le long des trottoirs devenue systématique à chaque rénovation de rue. Les potelets et barrières anti-stationnement comptent également parmi les mobiliers urbains les plus vendus aux communes.

Une tendance confirmée par Cédric Boussuge, chargé d'études « Espaces publics et Marche » au sein du département Voirie et espace public du Cerema, le centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement, qui conseille les collectivités. Il nous explique quelles sont les conséquences de ces stationnements anarchiques et quels impacts ils ont sur la vie quotidienne des habitants.

«De nombreux accidents de piétons sont dus à leur manque de visibilité, cachés par une voiture sur le trottoir»

Cédric Boussuge est chargé d’études au sein du département Voirie et espace public du Cerema./DR Cédric Boussuge est chargé d’études au sein du département Voirie et espace public du Cerema./DR  

Y a-t-il des territoires plus concernés que d'autres par les pratiques de stationnement très gênant ?

CÉDRIC BOUSSUGE. Les zones urbaines sont sans surprise les plus touchées. On va retrouver cette pratique dans les villes où il y a un fort taux de motorisation et une forte pression sur le stationnement, surtout s'il est gratuit. Cela favorise les phénomènes de voitures ventouses, entraînant moins de rotations sur les places existantes.

Cela est-il vraiment dangereux ?

J'ai beaucoup de collègues qui ont travaillé sur l'accidentologie des piétons. On sait que de nombreux accidents sont dus à leur manque de visibilité, notamment lorsqu'ils sont cachés par des véhicules mal garés quand ils traversent un passage piéton ou lorsqu'ils surgissent sur la chaussée pour éviter une voiture occupant le trottoir. Ces dangers concernent avant tout les plus fragiles : les enfants et les personnes âgées, car ce sont les deux catégories de population qui se déplacent le plus à pied. Leurs principales activités se concentrant surtout dans leur quartier : aller à l'école, faire les courses...

Cela développe un sentiment d'insécurité, surtout chez les personnes âgées où le taux d'immobilité peut vite grimper à certains endroits. Et a aussi un impact sur l'autonomie et la mobilité des enfants, qui ne cesse de baisser depuis plusieurs générations.

Est-ce un problème oublié des campagnes de sécurité routière ?

La sécurité routière s'est focalisée sur d'autres sujets très graves, mais ce qui est sûr, c'est que des associations défendent de plus en plus les intérêts des piétons et veulent pousser les collectivités à agir. Elles viennent par exemple de lancer un baromètre des villes marchables. Elles essaient de sanctuariser les trottoirs en les protégeant des voitures, mais aussi d'autres modes de transport comme les trottinettes. Et les villes commencent à en prendre conscience.

A Paris, l'objectif « Zéro véhicule sur les trottoirs » figurait dans le programme de la majorité municipale. Lyon (Rhône) a déjà étudié l'état de marchabilité de ses rues. La question préoccupe les grandes métropoles.

Comment peut-on lutter contre cette pratique ?

En instaurant justement du stationnement payant pour favoriser la rotation au niveau des places. Les forfaits de post-stationnement, qui permettent depuis 2018 aux villes de fixer elles-mêmes le montant des amendes en cas de dépassement du stationnement, sont également un outil intéressant dans les communes où la tension autour des places est élevée.

Mais il faut aussi que les municipalités prennent en compte ce problème lors des opérations d'aménagement. Aujourd'hui, on ne peut pas mettre une simple bande jaune pour rappeler aux gens qu'il est interdit de stationner. On installe des potelets pour empêcher les voitures de grimper sur les trottoirs ou d'autres mobiliers urbains plus agréables, comme des jardinières. On peut également transformer les rues en zone de rencontre où les piétons ont la priorité.

Il y a aussi eu des mesures prises au niveau national. En 2015, l'amende pour stationnement sur les trottoirs est passée de 35 à 135 euros, ce qui est bien plus dissuasif. D'ici à 2026, il ne sera également plus possible de se garer à cinq mètres avant un passage pour piétons pour renforcer leur visibilité. Les places existantes pourront justement être transformées en stationnement vélo pour que cela soit vraiment respecté.

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