Agressions sexuelles : avec le confinement, la peur s’accentue dans les transports franciliens

Il y a 2 semaines 17

Le 4 mars, une jeune femme a été violée sur la ligne 7 du métro parisien. Le 10 mars, deux femmes ont été agressées sexuellement sur la ligne D du RER... Les périodes de confinement, et plus généralement la crise sanitaire, n'ont pas arrêté les agressions sexuelles dans les transports en Ile-de-France.

1000 faits de violences sexuelles ont été enregistrés dans les transports en commun franciliens en 2019, selon des chiffres parus en décembre dernier (chiffres du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure parus en décembre 2020, nombre de faits enregistrés par la police ou les gendarmes). C'est près de trois par jour. De la main aux fesses à l'exhibitionniste jusqu'au terrible viol.

Le service de la commissaire Mai Lan Dao, adjointe à la sûreté régionale des transports, traite « environ 200 procédures par an » d'agressions sexuelles et viols. Mais ce chiffre est sous-évalué par rapport à la réalité. Beaucoup de victimes ne déposent pas plainte ou trop tard pour que l'enquête puisse déboucher.

Et l'Ile-de-France compte, à elle seule, près de la moitié de l'ensemble des faits de violences sexuelles qui ont lieu dans les transports en France. De quoi générer un sentiment d'insécurité chez quasiment toutes les femmes qui prennent le métro le soir. Et la baisse de fréquentation depuis le premier confinement n'a rien arrangé. A ce jour, aucun chiffre n'est disponible pour évaluer l'augmentation ou non du nombre de violences sexuelles dans les transports depuis le début de la crise sanitaire. Mais l'inquiétude, elle, a très largement crû dans ces trains désertés et ces couloirs vidés.

Mardi encore, les femmes rencontrées entre 19 h 30 et 22 h 30 lors de notre reportage nous l'ont confié. Il faut attendre 21 heures pour que les lignes se vident. Mais dès la nuit tombée, l'ambiance devient pesante. Et toutes les femmes interrogées ont adopté des stratégies, affinées au gré de leurs voyages, pour faire face aux harceleurs, agresseurs ou simplement à leur peur.

Sokaïna, 21 ans, se déplace avec sa bombe lacrymogène

A Roissy, sur le RER B, Djena, 21 ans, en formation aéroportuaire, attend pour entrer dans le train vide qui l'emmènera au Bourget. « Ma technique ? Je mets des écouteurs. La musique me fait me sentir moins seule. » Sokaïna, 21 ans, rencontrée un peu plus tôt sur le RER B, met aussi ses écouteurs dans ses oreilles... mais sans la musique. « Comme ça, je sais quand quelqu'un me parle, mais lui pense que je ne l'ai pas entendu. » Elle montre aussi sa bombe lacrymogène, glissée dans son sac à main. « Je l'ai utilisée une fois, l'année dernière quand un mec bourré m'a attrapé le poignet », raconte-t-elle, en cherchant une cicatrice au milieu de ses bracelets.

Manon, 28 ans, blonde aux yeux bleu profond, use aussi de ses écouteurs. Mais pas seulement. « Je mets une bague à l'annulaire. On respecte le mari, ironise-t-elle. Je vous promets que ça marche. » Elle avoue aussi ne pas se laisser faire et « crier très fort, ça surprend », avant de descendre à Drancy.

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Au fil des heures, trains et quais se clairsèment. Les marginaux sont plus visibles. Les femmes se font plus rares. Et c'est frappant de constater que vers 22 heures, la population de voyageurs, métro et RER confondus, est quasi exclusivement masculine...

Gare de l'Est sur la ligne 7 en direction de Louvre-Rivoli, je renonce même à entrer dans la rame totalement vide que je viens d'ouvrir. Et quand je file dans la suivante alors que le signal de fermeture retentit, nous sommes 10... dont 9 hommes. Idem dans la voiture d'après, que j'emprunte à la station suivante. « C'est vraiment bizarre, abonde Lorraine, 28 ans, croisée un peu tard sur la ligne 1 en direction de Porte-de-Vincennes. Avant, j'avais un peu peur à partir de 23 heures, maintenant, c'est vers 21 heures. Aussi parce qu'il n'y a que des mecs. » Elle vient de la ligne 5. « On était trois femmes, on s'est assises ensemble. J'ai beaucoup de copines, qui, depuis l'année dernière, préfèrent rentrer en Uber le soir. »

Pourtant, les patrouilles et la présence d'agents de sécurité sont plus visibles qu'en octobre dernier, lors du couvre-feu. A gare du Nord, en passant du RER au métro, ils sont une dizaine à rassurer par leur simple présence les voyageur-e-s qui passent devant eux.

Encourager les témoins à agir quand cela est possible

Sauf qu'il est impossible de mettre du personnel dans tous les trains et les métros. « C'est pourquoi il faut aussi travailler sur la responsabilité individuelle », détaille Lucile Dupuy, cheffe de projet pour l'association HandsAway. L'association se rend par exemple dans les collèges et les entreprises pour expliquer qu'« un sifflement, ce n'est pas de la drague. Et qu'une main aux fesses ou un baiser volé, c'est une agression sexuelle. »

La Fondation des Femmes, en partenariat avec L'Oréal Paris et l'ONG Hollaback !, propose aussi la formation gratuite Stand Up. Celle-ci permet à tous d'apprendre à intervenir en cas de harcèlement sans se mettre en danger. Par exemple, pour les témoins, de demander l'heure ou le nom de la prochaine station, « ça peut casser l'emprise et le mécanisme de domination entre l'agresseur et la victime », explique Lucile Dupuy. « Le fait que des témoins formés interviennent dans ce genre de situation permet de briser le sentiment d'impunité des agresseurs et l'isolement des victimes, ajoute Anne-Cécile Mailfert, de la Fondation des Femmes. Même si une transformation profonde des mentalités est nécessaire. »

80000 caméras de vidéoprotection

Les opérateurs, de leur côté, travaillent aussi sur le sujet. D'abord, malgré la baisse de fréquentation, le nombre d'agents de sécurité a été maintenu (environ un millier recrutés ou en cours). « Parce que le sentiment d'isolement est encore plus fort et qu'il est important que ces agents soient visibles », détaille Valérie Pécresse, présidente d'Ile-de-France Mobilités. Le 3117 — 31177 par sms — permet également 24 heures/24 et 7 jours/7 d'avoir un interlocuteur en ligne et d'appeler à l'aide. Dès le mois de juin, ils seront aussi formés par l'association Handsup a encore mieux répondre. Depuis le 1er janvier 2021, 6500 agents RATP sont aussi formés à une meilleure prise en charge.

L'arrêt à la demande dans les bus va être généralisé d'ici à 2022 à tous les bus de grande couronne à partir de 22 heures. Enfin, plus de 80000 caméras de vidéoprotection sont actuellement opérationnelles dans les transports en Ile-de-France couvrant ainsi 100 % des stations de métro, gares ferroviaires, bus et tramways. Si la loi sur la Sécurité globale est validée par le Sénat, « nous pourrons reprendre des expérimentations de caméras intelligentes », détaille encore Valérie Pécresse. Des caméras capables, par exemple, de détecter une agression dans un couloir.

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